Après avoir travaillé avec des fondateurs deeptech et biotech — et après avoir moi-même traversé ce chemin —, j'ai vu les mêmes erreurs se répéter. Pas par manque d'intelligence ou de travail. Mais parce que les réflexes qui font de bons scientifiques font souvent de mauvais commerciaux.
Ces cinq erreurs ne sont pas des fautes lourdes. Elles sont subtiles, structurelles, et elles se renforcent mutuellement. C'est précisément ce qui les rend dangereuses.
Erreur n°1 — Attendre que la technologie soit parfaite
C'est de loin l'erreur la plus fréquente et la plus coûteuse. La logique est compréhensible : on ne veut pas présenter quelque chose d'incomplet, prendre le risque d'être mal jugé, ou promettre ce qu'on ne peut pas encore livrer.
Le problème, c'est que « prêt » est un horizon mouvant. Il y aura toujours une validation supplémentaire à faire, un paramètre à optimiser, une incertitude à lever. Et pendant ce temps, vous ratez les conversations qui permettraient de savoir si vous allez dans la bonne direction.
Ce qu'il faut faire à la place : engager des conversations exploratoires tôt, avec des interlocuteurs identifiés, en étant transparent sur le stade de développement. Un industriel qui vous dit « revenez quand c'est prêt » vous donne une information utile. Un industriel qui s'engage dans une conversation vous donne quelque chose d'inestimable.
Erreur n°2 — Pitcher la technologie plutôt que le problème résolu
Les fondateurs deeptech ont souvent une fascination — légitime — pour leur technologie. Ils en parlent avec passion, précision et profondeur. Le problème, c'est que leur interlocuteur industriel, lui, ne se lève pas le matin en pensant à votre technologie. Il se lève en pensant à ses problèmes.
Un directeur technique dans un groupe pharmaceutique ne cherche pas « un nouveau procédé de synthèse par flux continu ». Il cherche à réduire son temps de développement de 18 à 12 mois sur sa prochaine molécule. La technologie est un moyen. Le problème est la porte d'entrée.
Ce qu'il faut faire à la place : avant chaque approche, répondre à cette question : quel problème précis de cet interlocuteur ma technologie résout-elle — dans ses termes, pas dans les miens ?
Erreur n°3 — Cibler « l'industrie » au lieu d'une personne précise
« Nous ciblons l'industrie pharmaceutique », « nous nous adressons aux grands groupes de l'énergie ». Ces formulations sont des non-cibles. Une industrie ne prend pas de décision. Une personne, dans une fonction, avec des objectifs précis et un budget, le fait.
Un partenariat industriel ne se signe pas avec « le secteur ». Il se signe avec un directeur R&D, un responsable innovation, un chef de projet qui a un problème à résoudre et une enveloppe pour le faire. Identifier cette personne — sa fonction, ses KPIs, ses contraintes, son niveau de décision — est la condition préalable à toute approche sérieuse.
Ce qu'il faut faire à la place : pour chaque cible potentielle, identifier nominativement l'interlocuteur, sa fonction exacte, et la raison précise pour laquelle votre technologie devrait figurer dans son agenda.
Erreur n°4 — Confondre « c'est très intéressant » et un engagement
C'est sans doute l'erreur la plus douloureuse, parce qu'elle survient après des semaines ou des mois d'efforts. Vous avez eu de belles réunions, des retours positifs, des demandes de documentation complémentaire. Votre interlocuteur est enthousiaste. Et puis… plus rien.
Le problème, c'est qu'un industriel qui dit « c'est très intéressant » dit souvent, en réalité : « je ne vois pas de raison de vous découvrir, mais je ne vois pas non plus de raison de m'engager maintenant. » L'intérêt est réel. L'urgence, non.
Ce qu'il faut faire à la place : à chaque échange, chercher à identifier le prochain pas concret et à qui il appartient. Une proposition budgétaire, un accès à un équipement, une réunion avec un autre décideur. Sans prochain pas défini, une réunion enthousiaste est une réunion perdue.
Erreur n°5 — Utiliser le même pitch qu'avec les investisseurs
Ce point mérite un article à lui seul — et il en a un. Mais pour résumer : les investisseurs et les industriels ont des cadres de décision radicalement différents. Les investisseurs cherchent de l'upside, de la croissance, une vision de marché ambitieuse. Les industriels cherchent à réduire leurs risques, à améliorer leurs processus, à intégrer une technologie dans leur chaîne de valeur existante.
Un pitch qui excite un investisseur — « marché adressable de 50 milliards, croissance 10x, disruption du secteur » — peut littéralement effrayer un directeur technique qui doit justifier à sa direction générale pourquoi il engage de l'argent avec une startup de 8 personnes.
Ce qu'il faut faire à la place : construire deux pitchs distincts. Pas deux versions du même document — deux logiques narratives différentes, conçues pour deux types d'interlocuteurs avec des critères de décision opposés.
Ces cinq erreurs ont un point commun : elles partent toutes d'une vision centrée sur la technologie ou sur la startup, plutôt que sur l'interlocuteur industriel et ses contraintes réelles. Le changement de perspective — passer de « voici ce que je fais » à « voici le problème que je résous pour vous » — est le pivot central de toute commercialisation deeptech réussie.
Il n'est pas naturel. Il s'apprend.