La plupart des fondateurs deeptech construisent un pitch. Un seul. Celui qu'ils perfectionnent au fil des réunions avec des investisseurs, des concours de startups, des accélérateurs. Un pitch qui parle de marché adressable, de disruption, de croissance exponentielle.
Puis ils utilisent ce même pitch devant un directeur technique chez un grand industriel. Et ils ne comprennent pas pourquoi ça ne prend pas.
La réponse est simple : c'est le mauvais document pour la mauvaise personne.
Deux logiques de décision radicalement différentes
Pour comprendre pourquoi, il faut d'abord comprendre comment pensent ces deux types d'interlocuteurs.
Un investisseur, qu'il soit VC ou business angel, cherche du retour sur investissement. Il est structurellement exposé à l'échec — il sait que 80% de son portefeuille ne donnera rien — et il cherche les 20% qui feront 10x ou 100x. Il veut une vision large, une ambition de marché massive, une équipe qui pense grand. Le risque ne l'effraie pas — c'est son métier d'en prendre.
Un directeur R&D, un responsable innovation ou un directeur technique dans un grand groupe industriel pense complètement différemment. Son travail n'est pas de prendre des paris. C'est d'améliorer ses processus, de tenir ses délais, de ne pas décevoir sa direction générale. Il est évalué sur des KPIs précis : réduction des coûts, amélioration de la qualité, time-to-market. Chaque décision qu'il prend, il doit pouvoir la justifier en interne.
L'investisseur cherche de l'upside. L'industriel cherche à réduire son risque. Ce sont deux motivations opposées — et elles appellent deux discours opposés.
Ce qui fait peur à un industriel dans votre pitch investisseur
Voici les éléments classiques d'un bon pitch investisseur — et ce qu'ils évoquent réellement chez un industriel.
« Marché adressable de 40 milliards d'euros » → Pour un investisseur : signal d'opportunité. Pour un industriel : signal d'abstraction. Il ne pense pas en termes de marché global. Il pense à son département, son budget, sa chaîne de valeur. Un chiffre de marché ne lui dit rien sur la valeur que vous pouvez lui apporter, à lui spécifiquement.
« Notre technologie est 10x meilleure que l'existant » → Pour un investisseur : signal de différenciation compétitive. Pour un industriel : signal de risque d'intégration. « 10x mieux » signifie une technologie radicalement différente, donc une intégration complexe, des coûts de transition élevés, et une courbe d'apprentissage interne.
« Nous allons disrupter l'industrie » → Pour un investisseur : signal d'ambition. Pour un industriel : signal d'instabilité. Il ne veut pas voir son secteur « disrupté » — il veut résoudre un problème précis sans que ça n'affecte l'ensemble de son organisation.
« Nous cherchons un partenaire pour accélérer notre croissance » → Pour un investisseur : signal de traction. Pour un industriel : signal que vous avez besoin de lui plus qu'il n'a besoin de vous. Ce renversement de rapport de force est rarement favorable à la négociation.
Les cinq éléments d'un pitch industriel efficace
1. Partir de son problème, pas de votre solution
Un pitch industriel efficace commence par une description précise du problème que vous résolvez — dans les termes de votre interlocuteur. Pas « notre technologie permet de… » mais « vous perdez X% de rendement à cause de Y, et voici comment nous le résolvons. »
Cela exige de connaître les problèmes de votre interlocuteur avant de le rencontrer. Ce travail de préparation est la condition sine qua non d'un bon pitch industriel.
2. Parler en termes d'intégration, pas de disruption
Montrez comment votre technologie s'intègre dans ses processus existants — pas comment elle les remplace. « Notre module s'installe en aval de votre ligne de production actuelle, sans modification de l'infrastructure » est infiniment plus rassurant que « notre approche réinvente le procédé de fabrication ».
3. Quantifier la valeur dans ses unités de mesure
Oubliez les parts de marché et les multiples de valorisation. Parlez en termes de réduction de coût par batch, de gain de temps sur le time-to-market, d'amélioration du taux de rendement synthétique, de réduction des rejets qualité. Ces indicateurs parlent directement à un responsable technique ou opérationnel.
4. Réduire le risque perçu de collaboration
Un industriel qui envisage de travailler avec une startup de 10 personnes se demande : que se passe-t-il si ça ne marche pas ? Si la startup disparaît ? Si les résultats ne sont pas au rendez-vous ? Un bon pitch industriel anticipe ces questions et y répond : structure de pilote progressive, jalons clairement définis, plan B en cas d'échec partiel.
5. Proposer un premier pas précis et à faible risque
Ne terminez pas votre pitch par « et donc nous cherchons un partenaire stratégique pour un contrat de 3 ans ». Proposez un premier pas concret et délimité : une étude de faisabilité sur un cas d'usage précis, un pilote sur une ligne de test, une analyse sur des échantillons fournis par l'industriel. Quelque chose qui permet de démontrer la valeur sans engagement massif.
Deux documents, deux logiques
La conclusion pratique de tout cela est simple : construisez deux pitchs distincts. Pas une version longue et une version courte du même document. Deux documents avec deux logiques narratives différentes, deux vocabulaires différents, deux types de preuves différents.
Votre pitch investisseur parle d'upside, de marché, de croissance, de vision. Votre pitch industriel parle de problème, d'intégration, de valeur mesurable, de risque maîtrisé.
Le premier ouvre des tours de table. Le second ouvre des partenariats. Les deux sont nécessaires — mais ils ne s'adressent pas aux mêmes personnes, et ils ne répondent pas aux mêmes questions.
Confondre les deux, c'est prendre le risque de ne convaincre personne.